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Maeko Iwasaki
Or : 125
Origine : Kii
Métier : Musicienne
Equipe :
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Ven 4 Jan - 14:30
«M’honoreras-tu une nouvelle fois de ta musique, Kenta?»

Dans le regard de l’Otaquin, il n’existe que le doute. Un océan de réserve où il se laisse dériver depuis trop longtemps pour reconnaître le ciel de l’eau, la vérité de l’insécurité. Il se détourne, pour échapper à la chaleur rassurante de Maeko qui s’est penchée vers lui avec humilité, délicatesse et fragilité, toutes ces caractéristiques qui l’opposent à l’énergique monstre aquatique. L’humaine devine sans mal chez lui une émotion qu’elle connaît si bien, la seule qu’elle s’autorise réellement à ressentir depuis plusieurs années : la peur. Le petit s’est paralysé à la perspective de se dévoiler une fois de plus à sa dresseuse et de lui offrir ce talent qu’il tient caché. Sa voix. Comme bien des représentants de son espèce, Kenta possède un don, celui d’une voix angélique. Néanmoins, il surpasse bon nombre d’entre eux en talent brut. Sa nature seule, orgueilleuse et compétitive, l’a empêchée de se tourner vers une discipline qu’il découvre au contact de la musicienne. La musique de Maeko continue de lui apporter bonheur. L’envie de chanter à ses côtés le hante à chaque chanson de la jeune Kii. Sauf que jamais il n’ose. Pas même maintenant, devant cette demande irrésistible. L’Otaquin craint de causer la déception chez elle, d’assombrir son visage de tristesse.

Kenta tient à elle. Malgré la distance qu’il place toujours entre lui et le reste de l’équipe, il tient à chacun d’entre eux, mais particulièrement à l’humaine qui a su toucher son cœur obstiné. La créature marine a appris depuis longtemps à se débrouiller en toute solitude, s’éloignant de sa région natale pour parcourir le monde. Le contact avec les autres a amené pour lui déceptions et rancoeurs qui l’ont rendu amer. Malgré ses réticences habituelles, les attentions déterminées de cette douce jeune femme ont eu raison de lui. Il ne croyait pas capable les humains d’autant de tendresse, et les autres monstres autour de lui d’une grande camaraderie. Kenta ne fut que cet oiseau migratoire, ce souvenir qu’il laisse derrière lui. Il réalise qu’il ne pourra plus partir maintenant, pas sans briser le cœur de chacun d’entre eux, y compris le sien. Alors pourquoi le faire? Maeko se penche vers lui pour effleurer la peau de son crâne délicatement, comme pour l’intimer à trouver en lui la paix.

«Je ne t’y forcerai pas, Kenta, ne t’en fais pas. Sache simplement que si tu désires un jour partager ce talent… Je serai là pour l’accueillir.»

L’otarie relève les yeux en sa direction, rassuré par son ton très doux et la sincérité qui luit dans ses prunelles azurées. Kenta retrouve cette sensation qui l’a charmé, cette chaleur que lui prodigue l’humaine de ses douceurs et de son cœur généreux. Encore troublé par ses états d’âme, le petit hoche la tête comme pour dire qu’il réfléchira à son offre. Il s’assoit sur ses pattes, cherchant à calmer la houle de ses insécurités. Il l’observe, car elle s’est faite belle. À la demande de son père, elle a revêtu son plus joli kimono, d’un bleu tranquille et agrémenté de fleurs roses délicates. Sa chevelure d’ébène, quant à elle, a été rassemblée en partie dans un peigne, dégageant son visage. Maeko a aussi renforcé ses traits de quelques touches de maquillage. La perspective de recevoir quelque important citoyen du village n’enchante pas particulièrement la jeune femme, elle qui aurait probablement bien apprécié la compagnie quelques mois plus tôt. Sauf que bien des choses ont changé depuis. L’esprit de la jeune Kii s’est contaminé d’aventure et de musique et cette nuit tranquille et fraîche l’inspire à la sortie. D’autant plus qu’il y a cette inquiétude, ce pressentiment qui l’habite et qu’elle tâche de taire. L’Otaquin ne va pas sans remarquer son léger trouble, pose sa patte avant sur sa main pour lui donner le courage nécessaire pour affronter cette soirée de mondanités et d’apparences.

De toute manière, et ce malgré l’interdit de Yasuo, Kenta n’a pas l’intention de l’abandonner ce soir. Il sait Yôko sorti pour une chasse et Fuyumi probablement endormie dans les quartiers de leur dresseuse. Il incombe donc à lui la tâche de la protéger, même si en théorie Maeko ne risque rien dans sa propre demeure. Difficile d’en convaincre l’Otaquin pour qui tous les recoins sont synonymes de plus de danger. Il aspire surtout à rassurer la musicienne. Sa présence apaise d’ailleurs fortement la jeune femme tandis qu’elle entre, posée et réservée, dans le salon où l’attendent trois hommes : son père bien sûr, ainsi que leurs deux invités, monsieur Tanaka et son fils Hitoshi. Monsieur Tanaka, à l’instar de Yasuo Iwasaki, a perdu sa femme il y a de nombreuses années, le laissant chargé de l’éducation de trois enfants. Hitoshi, son cadet, est plus âgé que la seule fille présente dans la pièce de quelques années, approchant l’âge de son frère Shiro. Le regard du jeune homme s’illumine à l’entrée de Maeko qui sourit poliment. Elle s’incline devant chacun d’entre eux avant de prendre place, taciturne et sur ses gardes, autour d’un thé et de quelques gâteaux.

Les conversations fusent sans que la musicienne n’ose se délier la langue, portant néanmoins une attention particulière à chaque parole prononcée. Son malaise s’enfle devant l’évident enthousiasme de son père. Son géniteur parle fort, rigole et s’exclame dans le feu des discussions, lui qui a plutôt l’habitude à la réserve. Sa fille devrait s’en réjouir, or elle a l’impression désagréable qu’un élément lui échappe. Le maître des lieux n’a même pas levé un sourcil devant l’apparition du monstre dans la pièce! Kenta veille désormais sur sa dresseuse, dans une position rappelant la rigueur militaire des soldats. Son regard se porte sans cesse vers Hitoshi. L’intérêt du garçon pour Maeko ne fait aucun doute à ses yeux.

«Et vous Maeko, dites-moi, comptez-vous troquer votre musique pour les mines sous peu? Nous avons toujours besoin de volontaires là-bas vous savez?»

Le regard de la jeune femme se lève pour consulter celui, qui se veut bienveillant, de monsieur Tanaka. Les sourcils de Maeko se plissent légèrement tandis qu’elle accueille cette question à contre-sens. Elle s’éveille; pour la première fois de la soirée on l’interpelle pour la lancer dans un questionnement existentiel. Elle envisage quelques instants la vie qu’on lui présente, celle d’une minière de Kii comme beaucoup des habitants de ce village. Elle s’imagine rentrer, les mains salies, les heures de dur labeur. Elle se demande s’il s’agit de sa destinée. Mais pas bien longtemps. L’écho se fait en elle, plus violent que à quoi elle pouvait se préparer. Ses lèvres s’entrouvrent pour formuler une réponse quand elle s’interrompt dans sa propre impulsion pour mieux considérer les paroles de l’homme. Que tente-t-il de dire véritablement? Dans son sourire, la jeune femme décèle ce qu’elle aurait pu ne pas voir. Cette condescendance que l’on réserve habituellement aux jeunes et aux enfants. L’orgueil se fait se redresser la brunette. Le changement d’attitude attire l’attention de l’Otaquin à ses côtés qui fait de même, se voulant intimidant malgré sa petite taille.

«Je doute que ma voie me mènera aux mines, monsieur Tanaka. Je n’y serais guère utile je le crains. Voyez-vous, je suis musicienne et rien n’y changera jamais.»

Maeko ressent chacun de ses mots. Elle ferme les yeux pour apprécier, un instant, cette sensation qui grandit en elle; la sensation d’appartenir, la sensation de se définir. Elle a nagé trop longtemps dans l’incertitude, incapable de s’affirmer dans ce qui pourtant la caractérise depuis longtemps. Plus de demi-mots ici. Kenta la scrute avec stupeur, tout comme les trois autres humains entourant la table. Jamais elle ne s’est montrée aussi décidée, affichant même un premier sourire sincère qu’elle tâche de dissimuler derrière sa tasse alors qu’elle boit une gorgée supplémentaire de thé. À cet instant, l’annonce est faite que le repas est prêt. On se déplace donc en direction de la table. Monsieur Tanaka n’a néanmoins pas laissé tomber l’affaire.

«Vous ne m’aviez pas dit qu’elle avait autant de ténacité, votre fille, monsieur Iwasaki. C’est une qualité admirable.»

Malgré l’admiration que suggère ses mots, sa bouche s’est tordue en son extrémité dans une moue qui témoigne d’une certaine déception. Maeko se décide tout bonnement de l’ignorer, prenant place près d’Hitoshi à l’invitation de son père.

«J’ai déjà eu l’honneur de vous entendre jouer et chanter, mademoiselle Iwasaki. Un véritable plaisir.»


Timidement, la musicienne hoche la tête pour le remercier de ses compliments. Elle ne cherche pas l’adulation ou la gloire à travers sa musique mais plutôt à s’exprimer et à vibrer. Malgré tout, les paroles du jeune homme la touche. Elle ne parvient pas à affronter la fièvre de ses yeux bien longtemps néanmoins, s’en détourne prestement pour se concentrer sur son repas.

«Ma fille a hérité des talents de sa mère assurément. Il serait fort dommage de priver le village de ses chansons. Puis elle n’aura pas à se fatiguer aux mines tant qu’un homme bienveillant veillera sur elle.»

Maeko émet un hoquet de surprise avant de se mettre à tousser violemment pour tenter de dégager sa trachée de la nourriture qui s’y est accumulée trop rapidement. L’inconfort causé par l’étouffement n’a d’égal que celui causé par les paroles de son géniteur. Son père la suggère mariée, sous la protection explicite d’un homme. Cette idée la renverse, le révulse, même si elle s’y est toujours préparée. N’est-elle pas trop jeune encore? N’a-t-elle pas encore beaucoup à accomplir? Soudain, le dessein de cette soirée fait tout son sens aux yeux de la musicienne. Ce n’est pas un repas partagé en bonne compagnie mais un piège pour la marier au plus jeune des Tanaka. Par réflexe, la jeune femme se retourne en direction d’Hitoshi. Est-il au courant de cette mascarade? Devant la culpabilité qui fait briller un instant ses prunelles argentées, Maeko sait qu’elle est la seule oubliée parmi les décideurs de son propre sort. Peut-elle encore refuser? La panique l’envahit progressivement, une panique à laquelle elle ne cède pas, faisant mine d’ignorer les paroles de son père pour se concentrer sur un repas qui pourtant ne la tente plus beaucoup désormais. Elle s’enferme dans un profond silence tandis que les hommes attablés poursuivent leurs discussions au sujet de son avenir comme si elle n’était pas là. À un moment, Maeko s’y ferme, s’y fait sourde. Elle ne veut plus y participer. Elle est dégoûtée.

Elle n’a presque plus touché à son assiette. Kenta la surveille toujours, inquiet devant la fermeture qu’il perçoit chez elle. Il n’a rien saisi du conflit qui l’habite, devine juste sous l’impassibilité de ses traits un inconfort. Il y a ces indices que même elle ne perçoit pas réellement, trop occupée à refouler une fois de plus ce qui la gêne. Il l’a vu pourtant. Ce trouble qui se manifeste dans de petites tensions dans ses mains, dans ses gestes, dans les expressions figées de son visage. Il veille, il garde, tandis que Maeko s’aseptise de toute émotion, toute virulence, qu’elle oublie, qu’elle s’asservit. À quoi bon lutter de toute manière? Comment a-t-elle pu croire qu’elle pourrait vivre l’étincelle qui a allumé son cœur à chacune de ses dernières aventures? Comment a-t-elle pu croire qu’elle pourrait aspirer à autre chose qu’à cette vie de silences?

«Jouerez-vous quelque chose pour nous ce soir, mademoiselle Iwasaki?»

La demande la fait sursauter. Elle s’est perdue dans sa propre défense. Elle se lève désormais, automate, docile, tel que madame Yamamoto le lui a appris. Maeko s’incline respectueusement, quittant la pièce pour mieux reparaître avec son luth. Elle prend place à l’écart des trois hommes qui ont désormais terminé leur repas et qui dégustent un alcool de riz les joues rosées et l’esprit léger. La jeune femme accorde son instrument et se met à jouer, pour le plus grand bonheur des personnes ici réunies. La mélodie se dessine, l’introduction agonise sur une note délicate, annonçant une suite prometteuse. La musicienne entrouvre les lèvres, mais aucun son ne lui échappe. Elle rejoue une fois de plus le segment de l’introduction, retentant de prêter sa voix à la musique, sauf qu’elle échoue une fois de plus. Au creux de sa gorge, il y a cette entrave, cette boule qui s’est formée et qui empêche tout son de s’y faufiler. Maeko revient brutalement à elle. À cette émotion qu’elle a tenté de refouler sans succès. Cette indignation, cette colère, cette confusion, cette injustice. Elles sont là, à l’attendre au détour. Dans un bouillon qui menace à tout moment de déborder alors que ses yeux s’embuent. Il n’y a aucune issue.

Puis, une voix. Ce n’est pas la sienne, mais dans la pièce, une chanson a retenti, reprenant l’air engendré par les doigts de la musicienne contre le luth, ces doigts qui machinalement se remettent à jouer. Là où la voix de sa dresseuse s’est brisé, Kenta a pris la relève, malgré toutes ses appréhensions. Il va vers elle, chante pour elle. Pour la sauver, pour la soutenir. Elle poursuit son jeu par habitude mais aussi par engouement. Son regard s’est levé vers l’Otaquin avec chaleur et gratitude, mais aussi avec une tendresse infinie. L’otarie n’a plus peur, pas réellement du moins, pas tant qu’il chantera pour elle. S’ils peuvent apprendre, ensemble, à être vulnérables, à être plus forts… Maeko enfin a la force de chanter à son tour. Leurs voix se mêlent, comme jumelles, comme destinées. Le public s’est fait silencieux, complètement absorbé par ce spectacle émotif et saisissant. On entend plus que la rencontre de deux âmes qui se comprennent. En cet instant qui se comprennent pleinement.

La chanson se termine sur une longue note soutenue et douce qui doucement se meurt en laissant à sa suite contemplation et émerveillement. Un sentiment indescriptible a envahi chaque acteur de la scène. Pour Kenta, un immense soulagement. Il a surmonté l’insurmontable à ses yeux et se perd désormais dans les bras tendus de sa dresseuse émue et tout aussi soulagée. Il ne réalise pas le changement de forme qui s’opère dans les bras de Maeko jusqu’à ce qu’elle le relâche de son emprise pour mieux l’observer. Désormais Otarlette, le monstre aquatique se retourne un bref instant vers les trois hommes silencieux avant de faire signe à l’humaine, un signe qu’elle comprend sans mal. Ensemble, ils se décident de le suivre pour quitter la pièce et laisser les autres à leurs complots. Maeko suivra sa voie. C’est le destin qui l’appelle.
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